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Wednesday, November 8, 2017

#TourDuVaucluseHistorique2017 - 218km, 3100D+

Chilkooterie. Ca sonne comme un terme de piraterie, un mot inventé par des enfants quand ils crient A l'abordage ! et sautent d'un lit à un autre, d'un navire à une île, toute leur force lancée dans le jeu. La chilkooterie est un jeu sérieux, il s'agit de rouler plus de 200km en affrontant la montagne ; la pluie prévue en fin de semaine n'est pas tombée mais le vent a soufflé et les cols n'ont pas bronché, avec leurs pentes, stoïques face à nos efforts. On se marre bien mais il faut rouler.

Ces 200 et quelques kilomètres sont passés facilement, du groupe à la roue d'Eric, pour un duo sur la moitié du parcours, et un finish en solo dans la nuit avec les éclairs au loin. C'est la première fois que j'assume autant de rouler pour moi, je n'en attendais pas tant.
Lorsque je me suis inscrite à ce Tour du Vaucluse, une fois les billets de train pris, la chambre d'hôtel réservée, je n'y avais plus pensé. C'est à peine si j'avais regardé le parcours, notant que je ne grimperai sans doute pas une nouvelle fois le Ventoux cette année. Une semaine avant de partir, je me demande ce qui m'est passé par la tête. Je ne sais pas où je pose mes roues, qui ne sont toujours pas en carbone même si chaussées de nouveaux Compass, dont le diamètre élargi conviendra à une partie gravel annoncée à la dernière minute. Toujours pas eu le temps de regarder le parcours, mais je surveille la météo : pluie, orage, vent. 

Les premières émotions débarquent en pleine nuit, une ou deux nuits sans sommeil, passées à me demander si je serai à la hauteur. La météo ne s'arrange pas, je vérifie toutes les deux heures. J'ai peur : de ne pas avoir les jambes, le coeur, la foi ; d'être ridicule, minuscule, de ne pas aller au bout, de me perdre, d'être fatiguée ; de ne pas maîtriser mon vélo, la route, la pluie, la pente ; il n'est pas impossible que j'ai juste oublié comment pédaler ; j'ai peur des autres et de moi-même. Je me couche tôt pour arrêter de m'agiter. Je ne dors pas.

Cette peur m'est habituelle, je ne sais pas la combattre. Je la regarde s'agiter en moi, les yeux grands ouverts dans mon lit. Quand je ferme les paupières, elle est là aussi. J'ai peur. J'y vais quand même.

Dans le train, je m'endors enfin en voyant le paysage changer et les montagnes apparaître. Le ciel est clair, la peur s'apaise et se rend supportable. A Avignon, je remonte ma roue avant et je roule jusqu'à Cavaillon. Je sais encore pédaler. Demain, les routes de Luc Royer seront plus belles, et je suis déjà heureuse, en jean et sac au dos sur 30km et de la départementale. Déjeuner léger, préparer le vélo, remplir les bidons, décider de ranger les jambières, prendre la veste. Charger mon téléphone, le Garmin. C'est simple, logique. Je suis déjà dans la course, et quand je roule, je suis sûre de moi. Je ne pense pas au vent ou à la pluie, je n'anticipe plus, j'avance vers l'heure du départ comme si j'étais sur la route, droit devant sans réfléchir.

En arrivant fourbue à mon point de départ, pour deux tours de vélodrome, après une journée passée à rouler, tout le contrecoup de ces heures dans la peur, et des dix heures de bonheur sur le vélo, me tombe dessus. Impossible d'identifier chaque émotion, elles sont là toutes ensemble et soudain, sur les derniers mètres. Je me rends compte que je suis arrivée, sans effort, et que cette chilkooterie m'a permis de trouver mon rythme.



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