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Wednesday, November 23, 2011

Paul Smith, gentleman designer, de Stéphane Carrel

Paul Smith peut fêter plus de quarante ans de carrière. Natif de Nottingham, il est passionné de cyclisme jusqu'à ce qu'un accident le plonge trois mois dans le coma et l'oblige à considérer un autre avenir. De pub en pub, il rencontre une jeune professeure du Royal College of Art, également créatrice de mode, Pauline, qui deviendra sa femme. Sans jamais passer par la case "école", ou "formation", Paul Smith, jeune homme curieux et imaginatif, dessine ses t-shirts. En 1970, il présente sa première collection homme. Aujourd'hui, sa marque est un emblème britannique, de Tokyo à New York en passant par Paris et, évidemment, Londres. Arte lui consacrait cette semaine une deuxième partie de soirée, avec un documentaire à son image, réalisé par Stéphane Carrel.


La mode est une chose fascinante, sortie tout droit d'une imagination, puis rendue palpable. Elle est à la portée de n'importe qui, mais tout le monde ne sait pas en user de la même manière pour se donner ce qu'on appelle "un style". La marque Paul Smith a ceci d’intriguant qu'elle semble toujours la même, et chaque saison différente, toujours inspirée et toujours basique. L'homme derrière la marque est un jeune enthousiaste qui a la soixantaine et plus de quarante années de carrière derrière lui. Il possède la distance suffisante pour ne jamais prendre la mode au sérieux, tout en gérant un empire toujours plus grand, qu'il diversifie sans cesse. De la mode masculine, il saute à la féminine en 1994; il s'associe avec Rug Company, pour réaliser des tapis, des coussins; il s'intéresse aussi à la ligne déco d'un appartement; imagine des sacs, des accessoires; expose des photographies; s'associe avec Tomas Alfredson pour définir avec lui l'ambiance d'un prochain tournage... Paul Smith serait-il opportuniste, profiterait-il de son image pour vendre tout et n'importe quoi? Lui, qui dessine peu, est-il vraiment à l'origine de ses collections de mode? Ces questions sont justifiées, quand on regarde cette grande diversité de la marque Paul Smith. Un seul homme n'aurait pas suffisamment de temps pour se consacrer à tout; et une seule marque ne saurait être définie simplement par tant de choses.


Le documentaire de Stéphane Carrel suit donc les pas de l'homme Paul Smith. Ce dernier se lève aux aurores, file nager, se balade sur les marchés où les exposants ouvrent tout juste leurs échoppes vintage. A Paris, il se déplace à bicyclette et prend des photos. Il erre dans des endroits qui seront animés le jour levé, une fête foraine encore endormie. Et puis il va au bureau, emplit de bonne humeur les locaux en y paradant vêtu d'une veste moutarde ou affublé d'un tour de cou en fourrure accrochée à son pantalon. Il replonge dans ses petits papiers, puise des idées dans des objets incongrus qu'il collectionne, feuillette des livres de photographies, des bibliographies d'artistes, chanteurs rock'n'roll pour la plupart, mais pas que. La nuit venue, il ne dort pas toujours, et s'enferme alors dans sa pièce spéciale, dans laquelle il se réveille entouré de morceaux de papier, des feuilles volantes sur lesquelles sont notées trois mots, une phrase, une inspiration.


Le film réussit à être à l'image de qui est vraiment Paul Smith. Sans donner dans la voix off explicative, il laisse l'homme s'exprimer, parler, courir, vivre. Et, tout comme Paul Smith aime à oublier les détails, pour définir une atmosphère, le documentaire, par un montage judicieux, une image vibrante, et quelques plans d'ambiance, fait passer le message d'une création volubile, enthousiaste, débordante. Paul Smith s'entoure des bonnes personnes, et leur communique sa vision de la mode; il partage avec eux des coups de cœur en matière de tissu, d'imprimés, et les abandonne avec des documents inspirants. C'est lui qui a la vision globale de son empire. Sans vraiment dessiner, "designer", il se charge de diffuser une poudre magique un peu partout, du Japon à l'Angleterre, et laisse la main à ses collaborateurs, guidés par son regard. La confiance qu'il donne est toujours rendue, par un travail qui reste cohérent, dynamique, intemporel, à son image. Il a l’œil et le flair, et laisse le monde lui donner l'intuition lumineuse de ce que sera sa mode. Il sait ouvrir les yeux et se nourrir de tout ce qui l'entoure. En faisant le compte-rendu fidèle de ses fantaisies à ses collaborateurs, Paul Smith, l'homme, la muse, est à la racine de Paul Smith, la marque.


Lui-même se trimbale forcément avec ses chemises, dont il aime déboutonner les manchettes. Toujours ravi, toujours surpris, il est l'exemple d'une création exemplaire en terme de simplicité et de nouveauté.


Paul Smith, gentleman designer
de Stéphane Carrel
visible pendant quelques jours sur Arte+7

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