Pages

Monday, August 11, 2014

Winter sleep, de Nuri Bilge Ceylan

Dans un petit village d'Anatolie, au milieu des montagnes, Aydin, ancien comédien, tient à présent un hôtel et écrit des éditos pour un journal local. C'est l'hiver, l'hôtel est peu fréquenté. A part quelques touristes, Aydin ne partage le lieu qu'avec sa femme, sa sœur, la cuisinière et l'homme à tout faire. Il possède des maisons dans le village et une histoire de loyer impayé réveille des ressentiments dans l'hôtel silencieux.


Nuri Bilge Ceylan s'est inspiré de nouvelles de Tchekov pour écrire son scénario. L'Anatolie et son rude climat hivernal pourrait ressembler à la Russie mais c'est le décor campagnard, dans lequel riches propriétaires terriens et paysans pauvres se côtoient sans se fréquenter qui rappellent les thèmes favoris de l'écrivain.


Riches et pauvres, lotis et malchanceux par naissance, le mal et le bien... font les conversations d'Aydin et de ses proches. Le monde se maintient en bon ordre, tant que les règles sont respectées: les pauvres doivent tout de même payer, alors qu'ils sont sans le sou et les riches se doivent d'encaisser sans pitié, alors qu'ils n'ont pas besoin de plus d'argent. Mais il s'agit de cinéma, pas de philosophie; les conversations soutenues entre les personnages, leurs longs échanges, se déroulent dans un univers fascinant que la caméra sublime tout en installant une atmosphère: rude et froide à l'extérieur; chaude et confortable à l'intérieur de l'hôtel. Les dialogues sont simplement filmés souvent dans la pénombre, et où les mots proviennent d'éclats de lumières posés sur les protagonistes. Les paysans souillent de leurs chaussures pleines de boue la maison d'Aydin; lui ne se sent pas à son aise pour aller parler aux pauvres. Il leur offre des biscuits avec le thé, restant poli et courtois; il les écoute mais se cache, la fois suivante, pour ne pas entendre encore leurs jérémiades.


Aydin n'est pas un homme mauvais. Il tient son hôtel, consacre son temps à ses écrits, dans la quiétude de son bureau. Il laisse son homme à tout faire gérer les problèmes courants et l'argent qui rentre (ou ne rentre pas). Il est poli avec ses clients et s'intéresse de leur confort. Il est quelque part cependant détestable, comme le pointe avec justesse sa femme, dans sa trop grande droiture.


A lire les critiques professionnelles, on devrait le détester de bout en bout. Mais la révélation de son caractère condescendant ne vient qu'au bout d'un certain temps. Il y a bien des moments où je l'ai moi aussi trouvé absolument puant, mais dans l'ensemble, j'ai apprécié Aydin; il m'a touchée, dans l'extrême solitude dans laquelle il s'est lui-même fourré, sûr de son bon droit, sans faiblesse, comme en permanence en haut de l'affiche, implacable dans un éternel premier rôle. Il n'a jamais su apprendre l'humilité, n'est plus sur scène et ne s'en rend pas compte. Ses qualités de grand homme, sa justesse le rendent insensible aux faux pas des autres, à leur misère, qu'ils n'ont pas choisie.


Il est presque plus à plaindre que ceux qui souffrent du froid, tombent dans l'alcoolisme, travaillent d'arrache-pied pour joindre les deux bouts; plus à plaindre que sa femme et sa sœur, qui se haïssent elles-même de profiter du confort quand d'autres souffrent. Aydin est plus à plaindre, car il est aussi inaccessible que les montagnes qui l'entourent, aussi rêche et inébranlable. Il ne peut plus profiter de la beauté, se complaît alors dans sa pensée sans réussir à écouter les autres. Il est seul comme personne d'autre ne peut l'être.


C'est sans doute pour ça que j'ai aimé ce personnage; et le film du même coup. Un film que chacun doit ressentir à sa manière sans tenter de suivre sur 3h16 les interprétations plombantes de pas mal de critiques qui surviennent après chaque Palme d'Or. Winter sleep se vit sans trop chercher à comprendre et la réflexion vient ensuite, le film reste ancré en nous. Est-ce que ce n'est pas la consécration suprême, pour un film, d'hanter le spectateur longtemps après le générique?


Winter sleep
de Nuri Bilge Ceylan
avec: Haluk Bilginer, Melisa Sözen, Demet Akbağ,...
sortie française: 06 août 2014

No comments: