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Sunday, August 26, 2012

A perdre la raison, de Joachim Lafosse

Murielle aime Mounir, qui la demande en mariage. Mounir est chanceux: c'est par amour qu'il se marie, après avoir grandi près d'André et profité du confort matériel que le médecin continue de lui offrir. Sa sœur, elle, s'est marié avec André, mais vit toujours au Maroc; son frère, lui, tremble de rage à l'idée de n'avoir jamais de papiers français... Murielle et Mounir n'ont pas fait un mariage blanc. Ils rêvent d'une vie tous les deux avec leurs enfants. Les enfants naissent, la solitude et la présence constante d'André, chez qui le couple habite, devient pesante, et la passion s'amenuise. Murielle souffre et finit, dans un accès de folie, par tuer les quatre enfants avant de tenter de se donner la mort.


On débute par la fin, et le scénario se base sur un fait divers avéré. On manque donc de surprise, et on attend patiemment que passent les années, naissent les enfants, grandisse la douleur, pour enfin arriver au coup fatal. Même si on sait que Murielle va assassiner ses enfants, il n'était pas nécessaire d'en rajouter avec un flash-back depuis la première scène du film. Le sujet n'est donc pas d'un intérêt fou. Le réalisateur ne fait rien pour dévier un peu, chercher des excuses, des comparaisons... Il avance en ligne droite, sans jeter un œil aux alentours, jusqu'à l'issue fatale, ce qui donne un scénario plutôt mince.


Quelques subtilités de mise en scène viennent cependant enrichir son propos, très délicatement. Jamais il n'accuse: ni André, ni Mounir, ni Murielle. C'est comme s'il n'y avait pas de coupable... ou que, tous l'étant, le spectateur devait pencher, en fonction de sa sensibilité personnelle, d'un côté ou de l'autre. André, dans le pitch, peut sembler pervers, prétentieux et étouffant. Cependant, le jeune couple n'y voit au départ pas d'inconvénient... et jamais le médecin n'a un regard ni un geste de travers. Il leur offre le confort et les aide financièrement. Comment reprocher au vieil homme de se sentir abandonné, alors que Murielle évoque l'idée de vivre à part? De même, que dire de Mounir, qui est aimant, et ne délaisse sa femme que lorsqu'elle même abandonne l'idée de séduire? Chaque personnage n'est ni noir, ni blanc, subtilement dosé dans ses torts.


Murielle, elle, on la voit grandir, jeune d'abord, heureuse, tout le temps. Les plans sont larges, englobent l'espace qu'elle traverse d'un pas léger. Et puis on se rapproche, dans son silence et ses reproches non formulés. L'or d'un collier qu'André lui a offert n'est que là, innocent, mais lui brûle la peau. Elle aussi n'est pas seulement victime des évènements. Elle accepte et subit, reste et s'emmure seule dans un silence qu'elle pourrait rompre à tout moment.


Le film a l'intelligence de laisser penser le spectateur. Plutôt que de suivre l'intrigue, dont on connait l'issue, on reste face à nos propres vies. Qui n'a pas de pensées qu'il garde pour soi sans jamais les confier? Qui ne craint pas d'être isolé malgré la présence d'amis, pas si proches, de la famille, qu'on subit parfois sans la choisir? Il peut s'agir de petits riens, non formulés, qui s'accumulent. Le manque de communication prend de l'ampleur, et on se met à la place de Murielle, on se demande "et si..?" Je ne peux pas aimer ce personnage. De manière parfaitement subjective, je la déteste d'être restée les bras ballants face à sa vie qui ne prenait pas le bon chemin. Je la hais d'avoir été si faible pour se laisser manipuler, d'avoir cru que le bonheur des autres était plus important que le sien. Mais, un peu comme à la guerre, comment savoir, vraiment, dans quel camp on se placerait vraiment?


Un jeu d'acteur tout en sobriété - Tahar Rahim, grandis un peu! Finalement, rien de très bon pour lui depuis Audiard, quel dommage - surtout du côté d'Emilie Dequenne, discrète actrice et grand talent. Une grande tranquillité se dégage d'A perdre la raison, calme nécessaire pour permettre une réflexion au-delà du cinéma.



A perdre la raison
de Joachim Lafosse
avec: Emilie Dequenne, Tahar Rahim, Niels Arestrup,...
sortie française: 22 août 2012

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