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Tuesday, June 9, 2015

Mustang, de Deniz Gamze Ergüven

Fin de l'année scolaire, Lale et ses quatre grandes sœurs rentrent sous le soleil. Elles s'arrêtent jouer au bord de la mer et terminent dans l'eau, puis vont piquer des pommes dans un champ voisin. Dès qu'elles arrivent chez leur grand-mère, qui les a éduquées depuis la mort de leurs parents, dix ans auparavant, la nouvelle les a précédées : elles se sont frottées à des garçons. Cet été est la fin de leur liberté.


On en a entendu parler à la Quinzaine cette année, mais pas de récompense pour Mustang. Je l'avais néanmoins noté dans ma to-see list et ce fut rendu possible à la reprise de la Quinzaine du Forum des Images. Ne vous inquiétez pas pour autant, le film sort sur les écrans nationaux la semaine prochaine. Pour justifier mon envie de découvrir le film : on l'a rapproché de The Virgin Suicides, sauce turque. La bande de fille, unie aussi par les liens du sang, la famille qui enferme, les beautés juvéniles, ces thèmes se retrouvent effectivement dans le film de Deniz Gamze Ergüven, avec une certaine sauvagerie en sus, une révolte qui se catalyse avec le personnage de Lale, la petite dernière, suite à leurs jeux d'enfants.


Jeux impudiques, selon les adultes, parfaitement innocents, selon Lale. Une bataille d'eau, sur les épaules des garçons, quel mal peut-on y voir ? La réalisatrice adopte le point de vue de Lale, pas encore adolescente. La réaction des adultes, de la grand-mère, de l'oncle et de tout le petit village, semble donc démesurée dans ses yeux d'enfant. Les filles sont enfermées dans ce qui ressemble de plus en plus à une prison, et leur sont enseigné la cuisine, la couture, le rembourrage des couvertures,... elles sont vêtues de robes chastes, montrées aux garçons en âge de se marier (enfin, à leurs parents), présentées à la famille qui demande, tour à tour, pour leurs fils, les mains des plus âgées. Deniz Gamze Ergüven dépeint une société archaïque et étouffant dans ses traditions. Istanbul, la grande ville, la modernité, à 1000km de là, apparaît à Lale comme un espace de liberté.


La réalité est moins tranchée, mais pas moins terrible. Lale ne conçoit pas le désir et le sexe, alors que ses sœurs, en effet, ont peut-être déjà perdu leur innocence. Au cours de film et au fur et à mesure qu'elles sont séparées, le charnel prend une place prépondérante et menaçante. Les interdictions et les restrictions attisent les désirs, jusqu'à la transgression. Lale perçoit la menace et l'urgence du départ, de la fuite, se rapproche. On ne voit que par son regard et malgré l'attachement des cinq sœurs, on ne comprend que peu à peu les enjeux, on les devine juste. Lale n'explique rien, elle ressent ; et rester de son côté permet au film de ne pas s'éparpiller entre les cinq filles.


Entre la dénonciation un peu simpliste des traditions, et les sous-entendus délicats de ce qu'elles dissimulent, Deniz Gamze Ergüven tire quelques ficelles un peu grossières pour sortir son personnage de son enfermement. Mais ce film est touchant et glaçant par bien des aspects, un premier long-métrage engagé et réussi.


Mustang
de Deniz Gamze Ergüven
avec : Erol Afsin, Güneş Nezihe Şensoy, Doğa Zeynep Doğuşlu,...
sortie le : 17 juin 2015


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