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Saturday, May 22, 2010

Copie conforme, d'Abbas Kiarostami

Une mère, qu'on imagine célibataire, en Italie, à Arezzo en Toscane, avec son fils. Il l'a devinée: ce livre, qu'elle a acheté en six exemplaires, et dont elle ne veut pas rater une miette de la conférence de presse, ce n'est pas tant qu'elle l'aime; c'est plutôt qu'elle a une folle envie de revoir l'auteur. Cet anglais se rend un dimanche à son magasin. Pour quel motif ont-ils rendez-vous? Elle ne semble avoir rien de précis à lui demander ou à lui annoncer. Elle le conduit à San Gimignano, où les couples se marient sans discontinuer, attirés là par une sculpture dorée qui promet un bonheur incommensurable aux jeunes ménages. Au fil des déambulations des deux protagonistes, la discussion s'emballe, avec comme point de départ le sujet du livre de James Miller - l'art, l'original et sa copie -, pour partir sur le sujet du couple. Qui sont-ils, ces deux étrangers qui, peut-être, ont quinze années de mariage derrière eux, et un fils? Vrais mari et femme, ou copie trompeuse, donnant l'illusion du bonheur? Le titre du livre de James Miller, Copie conforme, s'étend à la réalité.






Il règne un climat d'étrange dans c e face à face entre deux prétendus inconnus qui, se donnant la réplique, se révèlent être un couple qui se déchire. Ou peut-être sont-ils bien étrangers l'un à l'autre, et, emportés dans leurs propres jeu et mensonges, toute pudeur, tout faux-semblant annihilés par l'illusion, ils paraissent plus vrais que nature. Le réalisateur prend le parti de laisser le choix au spectateur de décider, de déceler le vrai du faux, ou de se laisser porter par une délicieuse incertitude. Juliette Binoche est superbe dans ce joli embrouillamini. Ses mots, vrais ou faux, sonnent toujours justes. Son personnage est changeant: facétieuse puis, emportée par son élan, elle se met à pleurer. Lui, d'humeur égale, se fâche soudain face à ces désirs de femme qu'il faut deviner et combler, alors qu'ils varient, sans cesse. Ni elle, ni lui, ne sortent de leur rôle - ou alors n'en est-ce pas un?


D'aucun diraient que ces pérégrinations bavardes sont ennuyeuses, et qu'elles ne mènent nulle part. Je hais pourtant les bavasseries, mais ce dialogue de théâtre laisse aussi la place à une image superbe, et prend son temps pour enfler, lentement comme une vague qui mène à la tempête, puis s'apaise, laissant les vents souffler plus doucement, et la pluie tristement tomber. Il faut dire aussi, qu'Abbas Kiarostami ne joue pas sur l'action; pas de risque alors, que la parole ne fasse doublon sur le geste. Ces gestes sont ceux d'un quotidien qui se devine, d'une complicité de longue date. Les mots, intrigants, sont moins révélateurs. Ils évoluent, du début à la fin du film, pour construire, en partant de rien, une relation; pour construire le mensonge, ou rétablir la vérité.


Nos deux héros sont tous deux étrangers dans le pays où le spectateur les rencontre. Elle, est française, James Miller est anglais. La conversation démarre en anglais, se mêle, parfois, à l'italien qu'elle pratique, et joue ensuite entre les deux langues maternelles, le français et l'anglais. Le film se termine sur certaines concessions de James Miller, qui accepte alors de parler en français. La lumière d'une journée se passe aussi, changeant l'ambiance au fil des heures: on débute dans la semi-obscurité, intime, d'une église ou d'un sous-sol; on sort dans la lumière éclatante du soleil italien qui, peu à peu, se couche, teintant de chaleur et de teintes douces les visages.


Une seule conversation, certes, mais des milliers d'ambiances, et autant de possibilités de comprendre la relation entre cette femme et cet homme, qui jouent pour mieux faire le point sur leurs vies amoureuses, ou qui tentent, au-delà des apparences, de continuer à s'aimer après quinze ans de mariage, et beaucoup moins de temps passé à vivre ensemble? Le film est présenté au Festival de Cannes, en sélection officielle. Je lui souhaite une belle réussite.


Copie conforme
d'Abbas Kiarostami
avec Juliette Binoche, William Shimell, Adrian Moore,...
sortie française: 19 mai 2010

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