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Thursday, June 23, 2011

Pater, d'Alain Cavalier

Alain Cavalier propose à Vincent Lindon d'interpréter un Premier ministre français dans son prochain film; pendant près d'un an, les deux hommes se voient, discutent de leurs personnages, se rencontrent dans la vraie vie pour préparer un film au scénario indéfini.


Alain Cavalier et Vincent Lindon interprètent donc leurs propres rôles dans ce qui reste pourtant une fiction. Le réalisateur, presque burlesque, s'amuse à basculer tous les codes; sa caméra, celle d'un documentaire à l'image brute, lumière peu travaillée, et qui remplace son œil, écoute également sa voix et ses réflexions enregistrées; c'est le journal intime d'un réalisateur en train de chercher ses personnages, son scénario et les interprètes de son film. C'est également un énorme mensonge, puisqu'en vérité, tout est planifié, scénarisé. Pater montre cependant les acteurs au naturel; ils tiennent une caméra non intruisive, s'amusent de leurs rôles, en parlent comme si le film allait se réaliser réellement; ils sont eux-mêmes avant tout, et notamment Vincent Lindon avec ses tics et mimiques, ou Alain Cavalier avec ses doutes vestimentaires.


Pater peut alors être vu, en quelque sorte, comme un documentaire. De quelle manière les liens se nouent-ils entre un réalisateur et un acteur qui deviendra l'interprète principal d'un film en devenir? Sur quelles bases le réalisateur choisit-il de travailler avec un acteur? Voilà où intervient l'idée du père, ou celle d'un protecteur qui prend soin d'un être plus fragile que lui, dépendant de lui. Il le cajole, lui sert à manger, le reçoit chez lui, et leurs vies s'entremêlent. Et si le réalisateur, lunatique, change d'avis sur l'interprète du premier rôle de son prochain film, c'est une trahison. Le parallèle est fait avec la relation Président/Premier Ministre, qui sont les rôles endossés par Alain Cavalier et Vincent Lindon. L'un et l'autre travaillent côte à côte, et finissent, en fin de mandat, par se trahir. Le premier doit s'effacer, accepter son grand âge; le second doit le battre à mort, et prendre sa place.


Pater est un film aussi inclassable que mon engouement est à définir. J'ai été agacée par cette image limpide à la lumière brute, au cadre souvent fixe; le blabla incontrôlable d'Alain Cavalier et de Vincent Lindon, l'amas d'images qui perd son sens, la longueur d'un scénario qui n'aboutit même pas à un vrai film... Et pourtant, cette manière de faire du cinéma, irrévérencieuse, libre, malicieuse, est terriblement engageante. Voilà un réalisateur considéré comme "grand", un acteur toujours adoré du public, qui s'amusent comme des gamins à réinventer le cinéma. La salle ne s'y trompe pas, et rit; je n'ai pas bien souvent compris à quoi, sur quelles blagues; je crois que c'est la grande désinvolture de ces deux adultes moqueurs qui surprend et amuse.


Voilà un film hors normes, salué par 17 minutes d'applaudissements et de standing ovation au Festival de Cannes 2011 - mais aucune récompense - qui vaut la peine d'être découvert, pour peu qu'on soit assez curieux pour se laisser emporter par des impertinences cinéphiles.


Pater
d'Alain Cavalier
avec: Vincent Lindon, Alain Cavalier, Bernard Bureau,...
sortie française: 22 juin 2011

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