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Thursday, March 31, 2011

Waste Land, de Lucy Walker

Waste Land est un documentaire qui s'attache aux pas de Vik Muniz, artiste brésilien qui a fait sa renommée en photographiant puis reproduisant en grand format et avec des techniques loin de la peinture à l'huile - ses outils de prédilection sont le ketchup, la crème chocolat ou le sucre - et qui s'est impliqué dans la vie d'un petit groupe de ramasseurs d'ordures officiant dans l'immense déchetterie de Jardim Gramicho à Rio de Janeiro. Pendant trois années, Vik Muniz s'est attaché à un petit groupe de personnes, cherchant à leur apporter le maximum tout en leur laissant toute indépendance pour réinventer leurs vies.




J'ai l'impression d'enchaîner les documentaires qui font peur à notre santé, et qui pointent du doigt notre égoïsme généralisé, en ce moment... Je ne vous ai pas parlé sur ce blog de Notre poison quotidien, ni de Mangez peut-il nuire à la santé, mais ce sont deux documentaires qui m'ont dit de nouveau - car je pense avoir déjà les yeux plutôt ouverts sur le sujet - que notre mode de consommation au quotidien pouvait avoir une influence majeure sur la planète. Waste Land joue le même rôle, et j'en retiens la phrase qui résume tout, énoncée par un vieil homme édenté au regard lumineux, décédé après le tournage, "99, ce n'est pas 100". Ces gens qui marchent, nuit et jour, dans les ordures, au milieu de cette immense déchetterie, la plus grande au monde, comptent les canettes jetées sans arrière-pensée par ceux qui les boivent. Sans tri, toutes les ordures de Rio de Janeiro atterrissent sur ce terrain immense de plusieurs hectares, à Jardim Gramacho, et sont triés, au bout de la chaîne, par de petites fourmis dont l'existence est pourtant noble et heureuse, les Catadores. Mieux vaut en effet ramasser la fange des autres plutôt que de se prendre les pieds dedans, plutôt que de se prostituer, plutôt que de ne pas ramener d'argent pour nourrir une famille et faire grandir ses enfants. Le premier effet de Waste Land est de nous faire rougir de nos gestes inconsidérés, ces petits riens qui, cumulés, constituent presque un petit État. Et sur ces terres spongieuses où le sol n'absorbe plus rien, tant il est déjà couvert et recouvert de déchets, des hommes et des femmes vivent, s'organisent, gagnent péniblement leur vie et tentent de rester digne, ont des rêves de culture et d'art.


Au-delà de l'histoire écologique, Waste Land raconte aussi cette incroyable énergie des ramasseurs d'ordures, les Catadores. En deux visites, trois plans, quelques sourires distribués et un regard curieux, Vik Muniz arrive à capter ses personnages, des hommes et des femmes qui ont envie d'éclater et se dissimulent sous la joie de vivre. Sans jamais pour autant tomber dans le pathos, il découvre la vie de ces gens au-delà de Jardim Gramacho, dans des favelas, sans culture autre que celle qu'ils ont ramassé eux mêmes, par leur force de caractère. En vérité, l'aventure a duré trois années. Et, en trois années, Vik Muniz s'interroge aussi sur ce qu'il a changé dans la vie de ce groupe de Catadores, ce qu'il leur a offert puis repris lorsque l'aventure s'est arrêtée. Waste Land ne fait pas que dénoncer le contenu de nos poubelles, c'est aussi une immense expérience humaine dont il est question.


L'auteur, l'artiste à l'origine de Waste Land, parti lui aussi de pas grand chose, désireux de partager sa chance et de redonner ce qu'il a reçu, montre une incroyable générosité et une sensibilité qui semble dénuée de toute arrière pensée. L'homme, c'est difficile à croire, représente un exemple, un idéal. Loin de se reposer sur sa gloire, il l'utilise, la manipule, en rit, en parle sans honte - de son argent, du fait qu'il soit l'artiste qui gagne le plus de tout le Brésil, qui exporte le plus dans tout le monde. Vik Muniz, lorsqu'il évoque sa réussite, le fait en toute simplicité; je me dis d'abord qu'il est loin d'être humble, pour ainsi mettre en avant sa reconnaissance mondiale. Cependant, peu à peu se dessine un caractère honnête, et dont la franchise a seulement pour but de faire état de ses finances pour mieux les redistribuer. Vik Muniz est un homme qui est reconnaissant, et même la caméra finit par le montrer. Il se fait discret, ses méthodes de travail ne sont pas discutées comme celles d'un artiste revendiquant son art et son talent. Son film se concentre sur les autres, lui restant dans l'ombre, en se posant comme un simple instrument dont les ramasseurs d'ordures peuvent et doivent se servir pour s'en sortir. Je parle de l'artiste, en oubliant un peu la réalisatrice qui se cache derrière ce documentaire, Lucy Walker; il faut certainement lui rendre hommage, mais cela ne m'étonnerait pas qu'elle se mette très justement au service de Vik Muniz pour se dissimuler aussi humblement que lui derrière sa caméra. Pas de voix off, juste sa caméra qui capte des regards et des échanges entre les gens, cette réalisation suffit pour raconter. Encore un autre qui se cache au casting, c'est Moby; qu'on aime ou pas sa musique, je n'ai jamais entendu, avant de voir le film, qu'il était également à l'affiche. Les Catadores sont les héros de Waste Land, et personne d'autre ne leur vole la vedette.


Voilà un documentaire utile sur bien des plans, qui sait écrire une histoire, donner un peu d'espoir, et sensibiliser sa cible tout à la fois. Le film a été nommé dans la catégorie Meilleur documentaire au Oscars en 2011.




Waste Land
de Lucy Walker
avec Vik Muniz, et les Catadores
sortie française: 23 mars 2011

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