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Monday, October 5, 2015

Mune, le gardien de la Lune, d'Alexandre Heboyan & Benoît Philippon

Depuis la création du monde, un gardien de la Lune et un gardien du Soleil baladent les deux astres autour de la planète. Le monde dépend de l'équilibre de cette ronde. Il est temps de nommer deux nouveaux gardiens pour les centaines d'années à venir. Dans le monde de la Nuit comme dans le monde du Jour, les disciples des gardiens actuels se sont préparés à cette tâche. Mais si Sohone est effectivement désigné pour devenir nouveau gardien du Soleil, la Lune choisit un gardien inattendu, le jeune Mune, qui n'a pas franchement été élevé pour cette lourde tâche. Un être des Ténèbres profite de la confusion pour semer le chaos.


Décidément, les studios français osent, en terme d'animation. On est toujours content de retrouver un Pixar, un Ghibli, mais on sait à quoi s'attendre : l'image se rapproche de la réalité avec des textures surprenantes et crédibles, ou, pour Ghibli, avec cet inimitable coup de crayon et des couleurs pastels ; les scénarios sont calibrés pour toute la famille, avec des petites touches d'humour et de poésie sans oublier l'action. Un film français d'animation est toujours différent : entre Oggy et son humour bête, la tante Hilda et ses cinquante balais, la formidable épopée enfantine de Célestine, la 2D relief du Magasin des suicides... C'est le chaos artistique, c'est ce qu'on appelle le talent créatif français. C'est un sacré bordel pour la production mais un vivier à idées, où chacun peut s'exprimer. On ne salue pas un studio mais un directeur artistique, un réalisateur, un créateur.


On est toujours un peu timide cependant, parce que les idées, ça ne rapporte pas beaucoup de sous. Du coup, même en ayant vu les débuts de Mune, les croquis, les points de départ féériques, et en ayant suivi de loin l'avancée du projet, j'avais un peu peur de découvrir malgré tout une image fade, lisse, 3D quoi. Gros coup de cœur et soulagement dès les premières images ; le monde de Mune est un univers fantastique, avec une nature foisonnante dans laquelle certaines plantes émettent une douce lumière la nuit, une nuit bleue et verte peuplée de lueurs froides et douces ; le jour est brûlant, incandescent, jaune grillé. Les personnages sont aussi opposés que leurs mondes, les uns longs et réchauffés de douce fourrure comme des daims sur deux pattes, ou gluants comme des poissons ; les autres sont durs comme du roc, adoucis par des tapis de mousse, ils se disloquent ou coulent. L'univers visuel est dichotomique et pourtant homogène et surtout, il reflète parfaitement l'opposition entre deux personnages principaux, Mune et Sohone, forcés de collaborer.


Je le dis toujours, je me fiche bien de la joliesse de l'image ou des prouesses techniques, ce qui compte, c'est l'histoire. Celle-ci a la douceur d'un poème, avec ses thèmes astraux, sans tomber ni dans la caricature écologique, ni dans le gnangnan pour petits enfants. Équilibré par un humour d'origine cartoon, qui se retrouve d'ailleurs puissance 1000 dans des séquences 2D absolument folles, et par une mission chargée de sens pour Mune, le film se déroule tambour battant. Un peu beaucoup tambour battant, d'ailleurs, on aurait volontiers profité dix minutes de plus de Mune, pour expliquer certains raccourcis racontés par une marionnette sortie d'on ne sait où et qui remet durement le film entre les mains des touts-petits.


Pourtant le film ne me parait pas enfantin. Le Soleil et la Lune sont charriés par des temples/animaux, au bout de fils d'araignées ou d'une chaîne ; ils peuvent aussi, si leurs courses ne sont pas synchronisées, se retrouver côte à côte. On se retrouve alors dans le monde de l'Aube ou du Crépuscule, monde le plus éphémère peuplé seulement par Cire et son père, des personnages-bougies qui fondent au soleil et se glacent à la lueur de la Lune. Voyez un peu la puissance de l'imaginaire. Les enfants ne chercheront pas à analyser et seront soufflés par l'histoire (et puis ils ont pour leur plaisir la chance d'avoir Courgette la marionnette. Désolée les amis, elle ne m'a pas séduite, la Courgette). Les adultes seuls pourront vraiment juger la complexité de l'univers de Mune, dans lequel le Soleil tourne autour de la Terre, et où cohabitent le jour et la nuit. Ça balance à la poubelle pas mal de concepts qu'on nous a fourré dans la tête à l'école.


Le film, au rythme soutenu, aurait pu profiter de quelques séquences plus contemplatives ou d'un montage plus linéaire par moments, pour que le spectateur prenne le temps de bien digérer tous les concepts. Les interruptions de séquences n'apportent pas de suspense et font même parfois tomber à plat quelques blagounettes. Cela dit, Michael Gregorio, Omar Sy et Izïa Higelin, dans les rôles de Mune, Sohone et Cire, font un boulot formidable. D'ailleurs, les deux co-réalisateurs ont été investis dans les castings anglophones ET francophones alors que dans les productions entièrement américaines, les réalisateurs n'ont pas leur mot à dire (je ne crois pas) sur le choix des castings internationaux, ni sur la traduction.


L'univers magique de Mune impose la personnalité de deux Frenchies, sans s'opposer aux gros studios mais en mettant un bon grain de sel dans le monde de l'animation.



Mune, le gardien de la Lune
d'Alexandre Heboyan & Benoît Philippon
avec : Omar Sy, Izïa Higelin, Michael Gregorio,...
sortie : 14 octobre 2015

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